L'opération est simple : cinéaste + Noir + auteur + esclavage + romanesque = oscar. La statuette n'est pas acquise, évidemment, mais les nominations sont effectives, les prix pleuvent déjà (Golden Globe du meilleur film dramatique, récemment) et je suis prêt à parier la moquette de mon bureau que Hollywood va dérouler le tapis rouge à 12 Years a Slave. Ce ne sera pas la première fois que la profession ne récompensera pas un grand film.
Hopopop... Ne me faites pas dire ce que je n'ai pas écrit. 12 Years a Slave n'est pas un mauvais film ; il est juste court sur pattes, d'un classicisme un chouia appliqué et, surtout, taillé sur mesure pour la gloire, forcément aimable et pas discutable. S'il n'est jamais interdit de clamer sa volonté de jouer les podiums, je dis juste que Steve McQueen, cinéaste jusque-là intransigeant, auteur des formidables Hunger et Shame, films radicaux presque réalisés pour ne pas plaire, s'est arrondi aux angles et a enfilé le smoking à paillettes de la reconnaissance. 12 Years a Slave est l'histoire édifiante, et vraie, de Solomon Northup, musicien noir et homme libre, enlevé en 1841 et réduit en esclavage pendant douze ans.
Le film raconte cette seule période - Northup a ensuite intenté un procès à ses ravisseurs, puis milité pour l'abolition - et McQueen voit là matière à traiter son credo (cf. Hunger, Shame) : comment le corps, sur lequel se porte le regard, narre le monde, le corps physique se transformant en corps social et politique. Beau sujet, cinématographique par excellence, auquel la mise en scène de McQueen donne du souffle, mais qui s'épuise à force de vouloir n'être qu'un sujet.
12 Years a Slave n'impressionne pas autant que Hunger ou Shame, parce qu'il n'est finalement pas l'histoire d'un homme mais celle d'un événement. Le récit dit et redit la même chose, faisant de Northup le simple vecteur d'une empathie forcée, alors qu'elle s'impose évidemment d'elle-même, vu l'horreur de la situation. Le film témoigne, le film dénonce, ce qui lui confère une valeur certaine, mais il interroge peu et ne transcende rien.
