C'est arrivé crescendo, par poussées successives. En près de trente ans, la "prolotte de la féminité" est passée du statut de trublionne des lettres françaises à celui d'impératrice, voire de madone. Une ironie quand on songe aux ouvrages qui jalonnent son ascension, Baise-moi et Cher connard. L'art des titres et de la provoc... L'art aussi de se faire attendre. Voilà plus de cinq ans que, depuis le troisième tome du raz-de-marée de Vernon Subutex(1,76 million d'exemplaires de la trilogie au compteur), Virginie Despentes n'avait pas publié. De quoi l'ériger en fer de lance de cette rentrée littéraire, comme Michel Houellebecq le fut en ce début d'année. Une analogie qui ne s'arrête pas là d'ailleurs : à l'instar de l'auteur de L'Extension du domaine de la lutte, la romancière de 53 ans fait montre d'un talent et d'un flair aiguisés pour capter les blessures de la société contemporaine et brosser une vaste comédie humaine.
Une romancière au style coup de poing
Cher connard, son dixième roman, exclusivement épistolaire, est à cet égard un véritable feu d'artifice : addictions diverses (drogue, alcool, notoriété, séries, jeux), harcèlement sexuel, viol, féminisme, patriarcat, tyrannie des réseaux sociaux, férocité du jeunisme, diktat de la minceur et de la beauté, détermination sociale, affres de la paternité... Ouf ! Elle est sur tous les fronts, la romancière au Kärcher, dans ce roman qui frise parfois l'essai et qu'elle déroule dans une langue unique et savoureuse, avec son style coup de poing, à l'oralité maîtrisée - teintée d'humour - faussement désinvolte et riche en fulgurances.
Cinq ans d'absence mais pas de silence. Moins misanthrope et plus empathique que Houellebecq, Despentes n'est pas du genre à rester dans sa tour d'ivoire. En 2018, à peine cooptée au septième couvert de l'académie Goncourt, la Nancéenne se réjouit de voir couronner son coreligionnaire de Lorraine Nicolas Mathieu ; début 2020, alors que ses collègues de chez Drouant ne tarissent pas d'éloges sur son professionnalisme, elle démissionne ; août 2021, elle annonce fonder sa propre maison (avec la photographe et vidéaste Axelle Le Dauphin), La Légende éditions, afin de "promouvoir la représentation et la visibilité de la culture queer et féministe" ; et en février 2022, elle rejoint le collectif #StopBolloré qui dénonce l'emprise de Vivendi sur le débat démocratique... Si Virginie Daget (Despentes est un pseudo choisi en souvenir d'une virée sur les pentes de la Croix-Rousse lyonnaise) ne chante plus L'Internationale près de la statuette de Marx dans le foyer de ses parents, un couple de postiers militants syndicaux, la révolte est toujours là.
Harcèlement, viol, propos haineux... "La honte doit changer de côté"
Pour autant, ni de ces propos haineux prisés par les masculinistes de Cher connard, ni d'envolées hystériques des extrémistes du genre : c'est avec l'intelligence d'une intellectuelle autodidacte biberonnée à la cause des femmes que Despentes creuse ses multiples entrées. Et fait preuve, à cet effet, d'un don d'ubiquité certain. Car elle est tout à la fois Rebecca, la sublime actrice sur le déclin de près de 50 ans, grande gueule au franc-parler irrésistible dopée au crack, Oscar, l'écrivain macho bourré en permanence, Corinne, sa grande soeur "goudou" amie de jeunesse de Rebecca - tous trois viennent de la classe moyenne nancéenne ; mais aussi Zoé, la trentenaire blogueuse féministe qui metooïse Oscar pour harcèlement sexuel subi lorsqu'elle était son attachée de presse.
"Cher connard", ce sont les premiers mots de Rebecca à Oscar qui vient de la traiter de "crapaud" et de "vieille négligée" sur son compte Insta sans se douter qu'elle allait le lire. Des dommages des insanités proférées sur Internet, il en sera beaucoup question dans ce roman. Ainsi des menaces de mort reçues par Zoé après sa dénonciation de l'attitude d'Oscar. "La honte doit changer de côté", proclame la blogueuse, tout comme Virginie Despentes qui, dans son manifeste féministe post-punk King Kong Théorie (2006), racontait sans fard son viol à l'âge de 17 ans. Oscar, lui, ne voit aucun mal à ses agissements de l'époque. Il affirme, qu'amoureux transi, il n'a fait alors qu'une simple "cour assidue".
Libérée de la course aux prix...
Pourtant, au fil du roman et des missives échangées avec Rebecca, qui en vient à l'appeler "minou", l'écrivain comprend ce que le désir non partagé peut avoir d'insupportable. Services réciproques : son récit du bienfait de ses réunions Narcotiques anonymes donne des idées à la comédienne ("quinze ans d'héroïne et vingt ans de crack dans le système"). Des vertus de la conversation entre antagonistes...
On l'a dit, l'auteure aborde mille autres sujets dans ce roman dense, intense, démonstratif. On aurait aimé peut-être un peu plus de légèreté lors des passages sur le féminisme ou les séances de désintoxication, mais peu importe, Virginie Despentes affiche ici avec maestria sa maturité. Et sa grande liberté. Libérée de la course aux prix, la lauréate du Renaudot (Apocalypse Bébé, 2010), "interdite" de Goncourt - "On nous taxerait de copinage", confie un membre du jury -, s'affranchit avec allégresse de nombre d'impératifs. En impératrice !
Cher connard, par Virginie Despentes. Grasset, 350 p., 22 ¤ (en librairie le 17 août).
