"Le public est contre vous, mais l'avenir est à vous", écrivait Serge Chtchoukine à Matisse pour soutenir son courage. C'était en décembre 1910. Le grand collectionneur russe avait vu juste, mais il ne se doutait certainement pas du temps et de la forme que prendrait cette réparation. En effet, il a fallu attendre les années 90 pour que le peintre de "La Joie de vivre" et de "La Danse" rivalise avec Picasso sur les tabliers et les posters, soit accommodé aux sauces les plus diverses par la mode et les médias et fasse s'entasser aux portes des musées des masses comparables (plus de 900 000 visiteurs ont défilé, ou plutôt déferlé, devant la gigantesque rétrospective qui vient de s'achever au Museum of Modern Art de New York), bref, pour que "Pôle Nord", comme l'avait un jour surnommé le créateur des "Demoiselles d'Avignon", accède brusquement au statut de star atteint depuis des décennies par ce dernier, qui s'était attribué le rôle de "Pôle Sud".

Quand on est resté trop longtemps sur sa faim, il faut bien mettre les bouchées doubles. L'artiste qui nous est révélé aujourd'hui naquit en 1869 et mourut en 1954: c'est comme si l'on avait, vers 1900, découvert David ou Fragonard. Les circonstances expliquent en partie ce retard sans équivalent. Jusqu'à ces dernières années, les oeuvres les plus importantes de Matisse demeuraient peu ou prou inaccessibles. Nombre d'entre elles, acquises par Serge Chtchoukine et Ivan Morozov avant la révolution, se trouvaient dans une Union soviétique encore repliée sur elle-même. Certaines avaient abouti à Copenhague, qui refusait de s'en dessaisir. D'autres étaient prisonnières de cette forteresse hier encore inexpugnable: la fondation Barnes, près de Philadelphie. Il n'est que de voir le rayonnement des prêts russes et danois, dont plusieurs n'avaient point été vus en France depuis quatre-vingts ans et plus, à l'actuelle exposition du centre Pompidou - les chefs-d'oeuvre du Dr Barnes viendront, eux, à Paris en septembre - pour mesurer à quel point leur absence édulcorait l'idée qu'on se faisait du peintre.

Sa patrie ne peut d'ailleurs s'en prendre qu'à elle-même: elle n'en voulait pas. Les Français n'ont pas aimé l'art de Matisse, à commencer par son père, qui lui coupa les vivres au tournant du siècle, l'acculant presque au désespoir, lorsqu'il devint évident que son fils avait définitivement renoncé à une carrière académique. "Le nouveau courant est reconnu aussi en France, confie Matisse à un journaliste, pendant son séjour à Moscou en 1911, mais, en ce qui me concerne, je travaille entièrement pour l'Amérique, l'Angleterre et la Russie." Un seul amateur français a fait preuve d'un intérêt aussi passionné que celui de la famille Stein, de Chtchoukine ou de Morozov: Marcel Sembat, grâce à qui le musée de Grenoble peut s'enorgueillir d'avoir été, jusqu'à la fin des années 70, le seul musée français possédant des tableaux d'une importance comparable à ceux de la Russie, des Etats-Unis et du Danemark. La liste des occasions manquées, ou plus exactement refusées - Matisse fut, par exemple, l'unique peintre de renom à ne pas recevoir de commande monumentale de l'Etat à l'occasion de l'Exposition universelle de 1937 - ne s'allège qu'au début des années 80. L'apport de la famille du peintre par le biais de donations et de dations, les efforts d'une poignée de responsables ont fait que celui qu'on entend souvent qualifier de plus grand peintre du siècle est enfin correctement représenté dans les collections publiques françaises.

Correctement et non complètement: à cela seules les expositions seront désormais à même de pourvoir... de temps à autre, tant l'organisation de tels rassemblements devient plus difficile de jour en jour. On n'en saluera qu'avec plus d'enthousiasme l'exemplaire réunion de quelque 130 peintures (presque toutes) capitales proposées, grâce au soutien de la fondation Elf, par le Musée national d'art moderne au centre Georges-Pompidou jusqu'au 21 juin. Où le Museum of Modern Art présentait en 430 oeuvres un panorama exhaustif de la carrière de l'artiste, les commissaires parisiens Isabelle Monod-Fontaine et Dominique Fourcade ont choisi de se concentrer sur les années 1904-1917, étoffant ce parcours d'une trentaine de toiles qui ne figuraient pas dans la rétrospective new-yorkaise. L'exposition s'attache à Matisse au moment où il trouve sa voie et sa voix, et l'abandonne à l'heure où il quitte et Paris (pour Nice) et la phase dite "expérimentale" de son travail. "On n'a qu'une idée, on naît avec, toute une vie durant on développe son idée fixe, on la fait respirer", disait Matisse. Des espaces sobres, clairs, généreux, et voici que cet art, saisi à son apogée, "agit sur le sentiment" - c'est encore lui qui parle - "comme un coup de gong énergique".

D'entrée - et cette impression ne fera que se confirmer - on comprend en quoi sa peinture a pu scandaliser, effrayer le goût rationaliste, tempéré, rebelle au sacré sous toute forme autre que consacrée, de ses concitoyens. Non, certes, qu'il se crût fait différemment d'eux: révolutionnaire, il le devint, mais malgré lui, possédé, "poussé (...) par une force [avoue-t-il à la fin de son existence] que je perçois aujourd'hui comme étant étrangère à ma vie d'homme normal".

C'est en 1904, dans "Luxe, calme et volupté", que cette force s'empare de lui. Avant? Douze ans d'apprentissage qui lui font assimiler à la fois la leçon des maîtres anciens (Poussin, Chardin, Delacroix...) et celle des modernes: Monet, Pissarro, Signac. Et surtout Moreau et Cézanne. Du premier, la gamme scintillante et nocturne survit encore dans l' "Autoportrait" de 1900, ainsi qu'en quelques toiles de 1904 ("Nature morte au Purro I", "Le Goûter"). Matisse n'oubliera jamais l'insistance de son maître sur le rôle primordial de l'imagination, de l'émotion et des mythes ressuscités à travers une subjectivité moderne. Du second, Matisse retient la leçon d'énergie, l'art de structurer les compositions par les lignes de force, la passion du bleu, les corps héroïsés des "Baigneuses". De ces influences, un bon peintre est né, mais le "médium" - le mot est de lui - qu'on discerne dans un autre "Autoportrait", qu'il peint en 1905, angoissé, halluciné, manifestement habité par "une force étrangère", est à venir.

De la mutation qu'elle provoque, l'exposition offre un témoignage frappant: "Nature morte, vaisselle à table" a été commencé vers 1903-1904 et retravaillé vers 1905-1906, soit juste avant et immédiatement après le bouleversement. La solide et sombre charpente cézannienne initiale a été dynamitée ultérieurement par l'irruption de la couleur incandescente qui en disperse les éléments et les attire à la surface du tableau. A Saint-Tropez, en 1904, et, plus encore, à Collioure, en 1905, la couleur, muselée depuis la Renaissance par les valeurs nécessaires au modelé et aux ombres, se libère et impose sa loi, ou plutôt, dans un premier temps, son anarchie fauve: Derain, son compagnon durant cet été brûlant, se souviendra de cette "épreuve du feu". L'image en sort métamorphosée. Naguère représentation réaliste, elle sera désormais une icône: Matisse n'a pas tort de donner à l'effigie de son modèle en proie aux tons purs le titre d' "Idole".

La couleur, chez Matisse, est l'instrument de la métamorphose, elle n'en est pas le but. Celui-ci s'impose à lui presque à son insu: "Le Goûter" représente, de manière réaliste, un pique-nique sur une plage. Reformulée en tons purs et solaires, dans "Luxe, calme et volupté", l'anecdote prend un tour solennel, immémorial. Dans cette toile inaugurale s'exprime pour la première fois "le sentiment pour ainsi dire religieux que j'ai de la vie".

Il s'exprimera avec une intensité et une clarté croissantes au cours des années suivantes. Scènes de plage encore, scènes mythologiques, les tableaux des années 1906-1910, de plus en plus monumentaux, semblent irradiés, galvanisés par l'irruption d'un sacré qui peu à peu transforme baigneuses et danseuses, faunes et joueurs de boules en figures grandioses, en demi-dieux. Mais il ne s'agit pas ici d'un quelconque "art religieux": Saint-Sulpice est loin, le néoroman et le néobyzantin aussi. Pour comprendre la nature du sacré qui s'empare de Matisse, il faut regarder le saisissant "Baigneuses à la tortue", qui n'était jamais revenu à Paris. Trois femmes se penchent sur un animal antédiluvien. Elles ont une vigueur, une rudesse qu'on est tenté de dire paléolithique. De fait, la plus farouche et chevelue parmi elles semble appartenir à la tribu préhistorique chère à son professeur Cormon, dont Matisse quitta très vite - on le comprend - l'atelier, à l'Ecole des beaux-arts.

La toile sublime et la tartine indigeste ont ceci en commun: elles parlent du temps des origines. "Le commencement est un dieu", a dit Platon: c'est ce dieu-là que Matisse célèbre dans "La Joie de vivre", tableau clef et source de tout son travail ultérieur - Paris la verra en septembre - où s'explicite sa vision de l'âge d'or. Cette vision, cependant, n'a rien d'archéologique ni même de mythologique. Le dieu de Matisse n'existe qu'en peinture, il est la peinture, seule parmi les activités humaines à posséder le don de remonter au commencement. Là se situe la véritable révolution: reflet d'une époque qui avait fait du futur son moteur et sa valeur suprêmes, avançant d'invention en invention, d'avant-garde en avant-garde, la peinture se voulait l'illustration de l'Histoire progressant vers son terme idéal. Matisse a proposé un chemin autre: celui qui mène à l'éternel présent. Sa peinture, aujourd'hui comme en 1910, impose au spectateur l'urgence, la proximité d'un maintenant qui est toujours le premier jour.

L'inactualité de Matisse fait son actualité et son succès: Matisse propose une alternative à l'Histoire, mais en son sein. Ses peintures, ses dessins, une fois dégagée la solution définitive, se refusent à effacer complètement les hésitations, les repentirs de leur élaboration: le chemin hors du temps passe par le temps, se nourrit de lui. "Possédé" par une force étrangère, certes, Matisse reste malgré tout un "homme normal". Cette dualité déchirante se manifeste maintes fois par le traitement du même thème selon deux styles radicalement différents: il y a ainsi deux versions, l'une "normale", l'autre "étrangère", du "Purro", du "Marin", d' "Auguste Pellerin", etc. Mais cette solution "schizophrénique", si j'ose dire, ne suffit pas à Matisse. "J'ai toujours voulu faire deux choses à la fois", remarque-t-il. Il ne se contente pas d'avoir su ressusciter dans ses toiles majeures des années 1906-1910 une violence sacrée: durant les deux années suivantes, il s'emploie à l'acclimater au prosaïsme de la vie et des gens ordinaires. "La Conversation" possède la majesté d'une "Annonciation": elle n'en représente pas moins le tête-à-tête d'un mari en pyjama rayé et de sa femme en robe d'intérieur à la fenêtre de leur pavillon de banlieue.

S'il se montre très attentif à la couleur du temps et à la lumière des lieux, c'est afin d'y déceler ce par quoi le message intemporel peut s'insinuer en des contingences contraires et survivre sous des climats hostiles. Deux voyages au Maroc, en 1911-1913, lui permettent de localiser sur terre son rêve paradisiaque. La Grande Guerre, qui endeuille sa palette et confère à ses formes un tranchant douloureux, lui offre l'occasion de dialoguer avec la géométrie des cubistes et de démontrer que le noir est, lui aussi, une couleur.

Avec le conflit s'achève le grand cycle panique. Il s'était ouvert avec "Le Goûter" sur la plage; il se termine par "Le Thé" dans le jardin. Il était donc légitime que l'exposition du centre Pompidou s'arrête là. Il serait injustifié, en revanche, de laisser entendre que celle-ci marque dans l'itinéraire de Matisse une rupture totale. Certes, il n'échappe pas plus que ses contemporains au retour à l'ordre, au profane, à la tradition, mais il demeure fidèle à ce qu'il appelle sa "révélation". Il ne répudie pas le dieu sauvage dont sa peinture a célébré le culte pendant une douzaine d'années: il le masque. A Nice, l'illumination spirituelle se déguise en feu d'artifice. Matisse revient à une forme de réalisme, mais théâtral: les grands épisodes de l'âge d'or sont rejoués sur une scène intime. Réduite à l'échelle d'une musique de chambre, la symphonie colorée de Matisse attend son heure. Lorsque, plus tard, le souvenir de la lumière de Tahiti et l'étonnement d'avoir survécu à une opération qui risquait d'être fatale réveilleront en lui le fauve, il saura utiliser les hasards de l'existence (voir l'article page ci-contre) pour réactiver, à la chapelle de Vence et dans ses ultimes gouaches découpées, l'éblouissement sans bornes qui dissout les frontières entre le subjectif et l'objectif, entre matière et esprit.


LES DERNIERES PARUTIONS: Matisse et la Russie. Etude solide, où l'on trouve une foule de renseignements peu ou point connus sur les rapports de Matisse avec ses grands collectionneurs, sur la vie et la personnalité de ces derniers, sur l'influence que Moscou exerça sur le peintre - et réciproquement. La totalité de la correspondance de Matisse avec Chtchoukine et Morozov, et de bonnes reproductions de ses oeuvres font de ce livre un outil précieux (Natalia Sémionova, Albert Kosténévich, Flammarion).

Henri Matisse. Une lecture qui privilégie le matérialisme, Freud et la dialectique n'empêche pas l'auteur de proposer une synthèse complexe et cohérente de l'itinéraire matissien. Que celui-ci "n'a rien à faire avec quelque forme d'idéalisation que ce soit", on le concède volontiers. Mais l'éros, auquel Pleynet accorde à juste titre tant de place dans l'oeuvre, exclut-il le sacré? Un certain saint Augustin nous a pourtant démontré le contraire... Qu'importe: partiel, passionné, politique, comme disait Baudelaire, cet essai, d'abord paru en 1987, est de ceux qui comptent (Marcelin Pleynet, Gallimard/Folio essai).

L'Art de Matisse. L'auteur, qui est à la fois savant et poète, avait publié en 1967 le livre précis, élégant et subtil qu'on était en droit d'attendre de l'un des plus fins connaisseurs de l'artiste. L'actuelle réédition enrichit ce texte d'informations et d'aperçus nouveaux, et donne, de surcroît, une excellente biographie scrupuleusement mise à jour (Jean Guichard-Meili, Presses Pocket).