A la Maison d'Izieu, nichée dans un écrin de verdure du Bugey, dans l'Ain, rien ou presque n'a changé en près de quatre-vingts ans. Sont conservées dans leur jus la fontaine, devant laquelle les gamins posent un jour de fête, ou la terrasse de la villa où les pensionnaires de la colonie d'enfants réfugiés, juifs pour la plupart, jouent, presque insouciants, en ce printemps 1944.

LIRE AUSSI : "Mille coups de chance" et décennies de silence : les enfants juifs cachés se racontent

Certains sont déjà orphelins, d'autres séparés de leur famille. C'est le cas de Liliane Gerenstein, 11 ans, dont les parents, arrêtés à Annecy, sont déportés en novembre 1943. Depuis la colonie d'Izieu, où elle est placée avec son frère Maurice le 1er décembre de la même année, elle adresse une lettre poignante à Dieu : "Faites revenir mes parents, mes pauvres parents, qu'ils ne souffrent pas, protégez-les (encore plus que moi-même) [...] J'ai tellement confiance en vous que je vous dis un merci d'avance."

Maurice et Liliane Gerenstein à la colonie d'Izieu. A dr. : la lettre adressée à Dieu par la fillette.

Maurice et Liliane Gerenstein à la colonie d'Izieu. A droite : la lettre adressée à Dieu par la fillette.

/ ©BnF - Coll. Sabine Zlatin, Maison d'Izieu

L'histoire est connue. Le 6 avril 1944, à la suite d'une dénonciation et sur ordre de Klaus Barbie, 44 enfants et sept de leurs éducateurs sont raflés par la Gestapo à l'heure du petit déjeuner. S'ensuit le périple vers Auschwitz dans des wagons à bestiaux qui voit les plus jeunes exterminés dès l'arrivée. Du sinistre convoi seule Léa Feldblum reviendra. Détentrice de faux papiers au nom de Marie-Louise Decoste, elle avait révélé sa véritable identité aux Allemands pour pouvoir accompagner ses protégés dans ce qui allait être leur dernier voyage.

Aux alentours de la colonie quelques jours avant la rafle, mars 1944.

Aux alentours de la colonie quelques jours avant la rafle, mars 1944.

/ ©Maison d'Izieu, coll. Marie-Louise Bouvier

L'éducatrice sera l'un des témoins clefs de cette tragédie, comme Sabine Zlatin, fondatrice de la colonie, absente le jour de la rafle, qui consacrera le reste de sa vie à la mémoire de ses petits pensionnaires. Sa collection de dessins et de lettres, qu'elle donna à la BnF en 1993, est ici enrichie par les archives personnelles de Serge et Beate Klarsfeld qui ont largement contribué à documenter le parcours et l'environnement familial des jeunes déportés. Le tout est aujourd'hui montré au refuge du Bugey et détaillé dans un ouvrage coédité par la BnF et la Maison d'Izieu.

LIRE AUSSI : Guerre en Ukraine, enjeux écologiques... : entretien avec l'artiste Arnaud Cohen

Cow-boys, indiens, avions ou éléphants aux couleurs éclatantes, la littérature, le cinéma et les revues enfantines nourrissent l'imaginaire des enfants d'Izieu. Parmi les dessins dominent ceux de Max Tetelbaum, 12 ans, "le dessinateur prolifique de la colonie", détaille Loïc Le Bail, de la BnF, co-commissaire de l'exposition avec Stéphanie Boissard, de la Maison d'Izieu.

Il faut dire que l'adolescent a un sacré bon coup de crayon et le sens de la perspective. Il est originaire d'Anvers, en Belgique. Son père, de naissance russe, a été interpellé à la mi-1941 ou 1942 puis déporté vers l'Est, tandis que sa mère, réfugiée à Chambéry chez sa soeur, le place, avec son frère Hermann, 10 ans, à la colonie du Bugey. Max y vit des jours apaisés depuis trois mois quand il se retrouve dans le convoi 71. Comme les autres enfants raflés, il sera sélectionné sur la rampe du quai d'Auschwitz. Destination la chambre à gaz.

Dessin de Max Tetelbaum, 1944.

Dessin de Max Tetelbaum, 1944.

/ ©BnF - Coll. Sabine Zlatin, Maison d'Izieu

A Izieu, les portraits des victimes en herbe et ceux de leurs éducateurs sont montrés en surplomb des dessins et lettres. Réalisés au fusain et en grand format par Winfried Veit, ils ont été offerts en 2017 à la Maison d'Izieu par l'artiste allemand qui les a composés à partir des clichés de l'époque pour "leur rendre un instant de vie dans nos mémoires".

Dominique Vidaud, directeur du lieu, y veille : au musée-mémorial d'Izieu, les recherches continuent pour documenter en temps réel, via une application numérique à destination du public scolaire, le parcours des petits martyres de 1944, sous "le regard ému des enfants d'aujourd'hui". Oui, l'histoire est connue, mais le temps n'y a pas de prise. Devant ces ultimes témoignages des temps heureux avant l'impensable, l'émotion est intacte.

Dessin de Max Tetelbaum, 1944.

Dessin de Max Tetelbaum, 1944.

/ ©BnF - Coll. Sabine Zlatin, Maison d'Izieu