Léonard de Vinci comme vous ne le verrez plus jamais. En effet, au-delà de l'événement muséal à l'échelle planétaire de cette rentrée 2019, c'est la première, mais aussi la dernière fois, que le public va découvrir une réunion aussi conséquente d'oeuvres du peintre (1452-1519), dont on célèbre les 500 ans de la mort en France. Et, évidemment, c'est au Louvre, le plus important détenteur de tableaux de l'illustre artiste, que l'événement prend forme, sous l'égide de Vincent Delieuvin, conservateur en chef du département des peintures, et de Louis Frank, conservateur en chef du département des arts graphiques.
Cette rétrospective inédite rassemble sur les cimaises de l'institution parisienne plus de 200 dessins, mais aussi, et surtout, une douzaine de peintures de la main du maître. Du jamais-vu ! C'est, en effet, un véritable tour de force, quand on sait que le corpus de Léonard compte de 14 à 19 tableaux, selon les experts qui n'en finissent pas de débattre autour de l'attribution d'une poignée d'entre eux. Quoi, moins de 20 peintures au cours d'une vie qui aura duré soixante-sept ans ? Le dilettantisme - voire la procrastination, selon certains - du génie italien, qui s'est aussi adonné aux mathématiques, à l'architecture, à l'ingénierie militaire, ou encore à la musique, a longtemps été jugé responsable de cette faible production picturale.
La science suprême
Mais, pour Vincent Delieuvin, la réalité est tout autre : "Aux yeux de Léonard, la peinture est au-dessus de tous les arts, c'est la science suprême. Il n'est absolument pas dispersé, mais engagé dans une démarche unique : tendre à la perfection de cet art, qu'il vénère entre tous." Les mots et les coups de crayon laissés par l'artiste en témoignent. Des idées, qu'il a abondement couchées sur le papier, on conserve encore un peu plus de 4 000 feuilles, et encore celles-ci ne représentent que la moitié de ses notes d'origine. Sans compter les témoignages, précieux, parmi lesquels l'imposante biographie écrite par Giorgio Vasari, en 1568.

Léonard de Vinci, "Portrait d'une dame de la cour de Milan", dit à tort "La Belle Ferronnière", vers 1490-1497.
/ ©RMN-Grand Palais (musée du Louvre)/ Michel Urtado
Les commissaires ont tout repris, tout épluché, pour donner jour à un Léonard de Vinci en partie méconnu, que l'imagerie scientifique, qui ne cesse de progresser, vient éclairer significativement. "La réflectographie infrarouge, la cartographie des pigments et l'étude des copies de ses élèves, qui captent l'oeuvre en train de se faire, permettent de mieux comprendre sa genèse en montrant l'évolution de la réflexion du peintre au cours de la réalisation", explique Vincent Delieuvin.
Premiers pas d'un surdoué
Au fil de quatre grandes sections, le Louvre explore un cheminement artistique peu commun. A partir de 1464, Léonard de Vinci, adolescent, se forme à Florence, chez Andrea del Verrocchio, un ex-forgeron devenu le sculpteur en vue des Médicis, qui tâte du pinceau à l'occasion. Bientôt, dans l'atelier trône L'Incrédulité de saint Thomas, un bronze monumental, façonné par le professeur, au mouvement complexe, entre avancée et retenue. Une transition troublante dont son apprenti se souviendra, bien plus tard, en composant sa Sainte-Anne.

Léonard de Vinci, Draperie Saint-Morys Figure assise, vers 1475-1482.
/ ©RMN-Grand Palais (musée du Louvre)/ Michel Urtado
Mais, pour l'heure, le jeune Léonard appréhende le clair-obscur, tente de maîtriser les ombres et les lumières pour donner du relief aux études de draperies peintes à la détrempe sur des toiles de lin qu'il exécute pour se faire la main. Le Louvre a réuni 11 de ces brillants exercices réalisés par la star en devenir. Puis ce sont les premiers dessins, où il s'essaie inlassablement à parfaire ces techniques.
Léonard prend son temps
L'artiste s'intéresse autant aux créations de Verrocchio qu'à celles de ses rivaux florentins, les frères Pollaiuolo, et lorgne également du côté de la peinture flamande, nouvellement importée dans la cité toscane. De là naissent ses premiers tableaux, l'Annonciation, la Madone à l'oeillet et le Portrait de Ginevra de' Benci, composés au cours des années 1470. L'élève, déjà, surpasse son mentor, aussi ébloui que déprimé par ce talent hors-norme. Quand Léonard, en bonne petite main, ajoute au Baptême du Christ (vers 1474-1476), composition de son maître, un ange d'une beauté inouïe, Verrocchio, aussi estomaqué que dégoûté, renonce à peindre, raconte la légende.

Léonard de Vinci, "Etude de Vierge à l'Enfant", dite "Vierge aux fruits", vers 1478-1480.
/ ©RMN-Grand Palais (musée du Louvre)/ Michel Urtado
Alors que ses condisciples, tels Botticelli ou Perugino, brûlent de s'envoler et commencent à s'affirmer, Léonard prend son temps. Comme il le fera tout au long de sa vie, il privilégie les conditions idéales pour poursuivre ses recherches à son rythme et en toute indépendance, ce qui explique sans doute qu'il reste pendant au moins douze ans dans l'atelier de Verrocchio, peut-être même plus, jusqu'en 1482, date à laquelle il se met au service du duc Ludovic Sforza, à Milan.
L'art du
Entre-temps, en 1476 - il a 24 ans -, Vinci est incarcéré : une dénonciation anonyme l'accuse de sodomie. Il passe plusieurs semaines derrière les barreaux avant que l'affaire ne soit classée sans suite. Deux ans plus tard, sa palette s'imprègne d'une nouvelle liberté. Il capte le motif, puis restitue le mouvement à sa sauce, car il s'aperçoit que l'imitation parfaite de la nature, en vigueur à l'époque, provoque l'immobilité.

Léonard de Vinci, "Saint Jérôme pénitent", entre 1480 et 1490.
© / Governatorate of the Vatican City State-Vatican Museums. All rights reserved
"Léonard déstructure les corps pour créer la vie", souligne Vincent Delieuvin. Une technique qu'il baptise coponimento inculto (composition instinctive). Sur ses carnets, il écrit - de droite à gauche, manière la plus commode et la plus rapide pour un gaucher : "Regarde la lumière et admire la beauté. Ferme l'oeil et observe. Ce que tu as vu d'abord n'est plus et ce que tu verras ensuite n'est pas encore."

Léonard de Vinci, "Portrait de jeune homme tenant une partition", dit "Le Musicien", vers 1483-1490.
/ ©Veneranda Biblioteca Ambrosiana
Il se sent libre de bouger les formes, de revenir encore et encore sur ses intentions, comme le montre la réflectographie de l'Adoration des mages, dont les dessous révèlent d'innombrables repentirs. Dans la foulée, il devient un adepte décomplexé du non finito, laissant ses tableaux inachevés, comme ceux commencés au cours des années 1480, Le Saint Jérôme, La Vierge aux rochers, Le Portrait de musicien, et, plus tard, La Belle Ferronnière.
Una cosa mentale
A partir de 1487-1489 - datations les plus anciennes sur ses manuscrits -, la science s'invite dans l'univers de l'artiste, qui truffe ses carnets de commentaires théoriques associés à des croquis illustratifs. Né près de Florence, à Vinci - d'où son patronyme -, Léonard, fils illégitime d'un notaire et d'une paysanne, n'a pas bénéficié d'une éducation lettrée ; c'est en autodidacte boulimique qu'il se passionne pour ces disciplines ardues. Ses aspirations ? Tout connaître de l'histoire de la Terre, des reflets du Soleil, du mouvement des eaux, de la croissance des végétaux, du vol des oiseaux, de l'anatomie humaine...

Léonard de Vinci, "Etoile de Bethléem, Anémone des bois, Euphorbe Petite Eclaire", vers 1505-1510.
© / (Her Majesty Queen Elizabeth II, 2019)
"Il a besoin de comprendre le fonctionnement du monde pour maîtriser au mieux l'exécution picturale. C'est pourquoi il peint très peu de tableaux, car, pour chacun d'eux, il veut maîtriser le plus infime détail", souligne le commissaire. Pour Léonard, plus que résultant de l'habileté manuelle, l'art est le fruit d'une réflexion intellectuelle, una cosa mentale.
La vie, d'abord
A partir de La Cène, le peintre est au summum de sa virtuosité. De cette fresque mythique, réalisée, au mitan des années 1490, pour le réfectoire du couvent milanais de Santa Maria delle Grazie, le Louvre présente les copies des différentes figures exécutées de son vivant. Un peu plus tard, il entreprend la composition d'une Madone aux fuseaux, aujourd'hui disparue. Passées au scanner, les deux plus remarquables copies du tableau, conservées à New York et en Ecosse, témoignent, une nouvelle fois, de l'intense cogitation léonardienne: au fil de couches successives, il fait progressivement disparaître des éléments de la composition, jusqu'aux... fuseaux eux-mêmes. Pour, finalement, se concentrer sur l'humain.

Léonard de Vinci, "Sainte Anne, la Vierge et l'Enfant Jésus jouant avec un agneau", dite "La Sainte Anne", vers 1503-1519.
/ ©RMN-Grand Palais (musée du Louvre)/ René-Gabriel Ojéda
Et puis il y a l'explosion des trois tableaux qui constituent son testament pictural, la Sainte-Anne, le Saint-Jean Baptiste et la célébrissime Joconde, sur lesquels il planche plus de quinze ans. Ces trois oeuvres magistrales, qui sont la synthèse des recherches menées tout au long de son existence et dont il ne se séparera jamais de son vivant, il les emporte dans ses malles quand il rejoint la France, en 1516, à l'invitation de François Ier. A ce moment-là, Léonard de Vinci est une star européenne des arts et cultive un look de vieux sage philosophe, cheveux longs et barbe de chaman, comme l'illustre le portrait attribué au fidèle Francesco Melzi, son disciple préféré.
Sfumato
Dans ces peintures de maturité, la technique du sfumato, amorcée, discrètement, vingt ans plus tôt, avec la Madone Benois, est ici à son apogée : au moyen de glacis, fines couches d'huiles peu chargées en pigments, les formes sont perçues comme à travers un imperceptible voile brumeux.

Léonard de Vinci, "Portrait de Lisa Gherardini del Giocondo", dit "La Joconde", vers 1503-1519.
/ ©RMN-Grand Palais (musée du Louvre)/ Michel Urtado
"Dans ses derniers tableaux, Léonard parvient à faire vibrer la matière picturale : la figure est en mouvement légèrement suspendu et son expression s'anime à peine", détaille Vincent Delieuvin. Vasari raconte d'ailleurs comment cette peinture mobile, imprégnée de vie, provoque stupeur et crainte chez ceux qui la regardent, à une période où la photographie n'existe pas.

Attribué à Francesco Melzi, "Portrait de Léonard de Vinci", vers 1515-1518?
/ ©Veneranda Biblioteca Ambrosiana/Gianni Cigolini/Mondadori Portfolio
Dans son immense legs textuel, Léonard de Vinci, qui rend l'âme, en 1519, à Amboise (Indre-et-Loire), au clos Lucé, la somptueuse demeure mise à sa disposition par le roi de France, clame son exigence perfectionniste et résume en une phrase sa quête d'absolu : "Donne à tes figures une attitude révélatrice des pensées que les personnages ont dans leur esprit, sinon ton art ne méritera point la louange."
Léonard de Vinci. Musée du Louvre, Paris (Ier), Du 24 octobre au 24 février 2020.
Léonard de Vinci en 15 questions, par Vincent Delieuvin (Hazan).
Giorgio Vasari. Vie de Léonard de Vinci, peintre et sculpteur florentin, par Louis Frank et Stefania Tullio Cataldo (Hazan).
