"J'ai très peur", dit Chagall en évoquant l'ouverture de son impressionnante rétrospective au Grand Palais. "C'est vrai, confirme Ida, sa fille, papa a très peur."

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Pourtant, que peut craindre Chagall en montrant cinq cents oeuvres qui résument son aventure artistique ? Il est aussi connu que Picasso ou Matisse, il vend aussi cher qu'eux. Il se manifeste partout : on expose ses illustrations pour la Bible à la galerie Vision nouvelle, Jean-Paul Crespelle publie un ouvrage sur lui, de même que son ami, le photographe Izis. La revue XXe Siècle lui consacre un numéro d'hommage. A Nice, le musée qui accueillera le Message biblique est en voie d'achèvement. Ses vitraux orneront la cathédrale de Metz comme ils ornent déjà la synagogue de Jérusalem et le palais des Nations unies, à New-York. Mais cela ne le rassure pas : "Quand on cesse d'avoir peur, c'est la mort", dit-il. Alors, il vaut mieux trembler un peu."

Qui est donc, à 82 ans, ce Chagall, rusé et naïf, comédien et sincère ? "Rien ne lui est égal, dit sa fille, même une puce le préoccupe." L'exposition lui a posé des problèmes : "Je pensais qu'avec ces histoires de De Gaulle, certains étrangers ne voudraient pas prêter les oeuvres... Mais je ne sais pas, à cause de Pompidou ou de moi, tout le monde a été très gentil..." De partout des tableaux sont venus, d'Amérique, d'Angleterre, de Suède. La Russie elle-même a envoyé quatre toiles anciennes. Ainsi, l'exposition est cohérente et complète. De plus, elle est orchestrée comme un ballet à grand spectacle.

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Beaucoup d'argent

Dans les salles récemment terminées du Grand-Palais, Chagall s'étend sur trois étages, déployant plus de soixante ans d'activité. Les couloirs et les escaliers sont réservés aux dessins et aux gouaches. Des rotondes ont été aménagées pour la présentation de la céramique, et les vitraux de la cathédrale de Metz sont en partie reconstitués. "Cela a coûté beaucoup d'argent", confie Chagall, admiratif.

A travers la cohorte d'amoureux enlacés planant au-dessus de la ville, à travers les violonistes miséreux se berçant d'un violon, les troïkas silencieuses dans la nuit bleue, on peut reconstituer la vie de Chagall. Ses débuts sombres, par les thèmes autant que par les couleurs. Avec Paris, l'artiste découvre les cubistes et Delaunay : la couleur éclate. A cette époque, il vit à la Ruche, et son ami Cendrars voit en lui "le Christ qui a passé son enfance sur la croix".

Les tableaux de cette époque sont des chefs-d'oeuvre qui éblouissent Apollinaire. Pour les définir, le poète forge le nom de "surnaturalisme" dont, plus tard, sortira le terme de "surréalisme". L'espace cubiste permet à Chagall de construire un monde de rêve sans recourir aux artifices de la féerie. Les formes, s'emboîtant l'une dans l'autre, donnent une apparence formelle aux rêves. Ainsi les thèmes de l'enfance et des contes populaires, loin de s'exprimer à travers une vision naïve, se manifestent tout au contraire de la façon la plus moderne et la plus abstraite.

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Flambée de couleurs

Peu avant la guerre de 1914, il retourne en Russie pour retrouver sa fiancée, Bella. Il se marie et, presque aussitôt, c'est la Révolution de 1917. Chagall se retrouve à Vitebsk, sa ville natale, en qualité de commissaire aux Beaux-Arts. Dans l'enthousiasme, il rêve de transporter l'art dans la vie en décorant les maisons, les wagons, les tramways. Il déclare : "L'art prolétaire n'est pas un art pour les prolétaires. C'est l'art du peintre prolétaire. Il sait très bien que lui et son talent appartiennent à la collectivité." Mais il déchante bientôt : si la Révolution a transformé les structures sociales, elle n'a pas changé les structures mentales. Il préfère quitter la Russie. Il n'y retournera plus. Les oeuvres qu'il y laisse sont conservées dans les musées, mais le public ne peut les voir. Frappé d'ostracisme, il n'en est pas moins apprécié : il y a deux ans, une librairie de Moscou mit en vente une biographie du peintre ornée de cinquante illustrations. Tous les exemplaires furent vendus en deux jours.

Parlant de la Russie, il déclare maintenant : "C'est un amour qui a mal fini. Ce n'est pas moi qui ai tourné le dos. Mon pays m'a quitté comme une femme. J'essaie d'oublier et de vivre. Je ne juge pas. On ne juge pas la femme qui vous a quitté, parce que ce serait comme de la rencontrer à nouveau et de pleurer."

La peinture lui sert de refuge. La mythologie de son enfance se mêle aux recherches de l'avant-garde pour édifier une barrière contre les assauts du monde. L'installation définitive de Chagall en France s'accompagne d'une nouvelle flambée de couleurs. Mais, cette fois, ce n'est pas le fauvisme ou l'orphisme qui l'inspire, ce sont des artistes d'apparence plus aérés, tel Cézanne. A la violence succède la suavité. "Ce à quoi il faut croire, déclare-t-il, c'est à la couleur. J'ai découvert Claude Monet vers 60 ans. J'aime le pigment de sa peinture comme j'aime une mélodie de Mozart..."

Joie de vivre

On reproche parfois à Chagall d'avoir renoué avec l'impressionnisme. Il y aurait perdu sa force sauvage. Chagall s'en défend en affirmant que la peinture se résume à la "chimie", qui est le mystérieux accord entre les objets et la Nature. Une écorce d'arbre, un morceau de silex, possèdent leur propre chimie, leur propre vérité qu'on ne peut ni embellir ni changer. Chagall, pour sa part, obtient cette chimie en triturant les couleurs et en les superposant afin de les enrichir mutuellement. Il arrive ainsi à une saturation colorée qui est comme une sorte d'impressionnisme exacerbé chantant la joie de vivre.

Maintenant, seul en face de son oeuvre, il attend le jugement du public. "Moi, dit-il, je peins, je construis, je travaille. Ce n'est jamais qu'un tableau. C'est le jugement des autres qui le transformera en chef-d'oeuvre, ou en nullité.