A l'époque, elle avait un nom d'emprunt qu'elle s'était elle-même attribué : Nadja. En russe, le commencement du mot espérance. Le pseudonyme aussi de la danseuse américaine Beatrice Wanger qui se produisait alors à Paris. Quand Nadja rencontre André Breton dans la capitale, rue Lafayette, le 4 octobre 1926, elle a 24 ans, lui 30. Elle s'appelle en réalité Léonie Delcourt, a fui la commune du Nord où sa famille tire le diable par la queue pour faire carrière dans les arts de la scène. Elle a laissé là-bas une fillette, Marthe, à laquelle elle a donné le prénom de sa soeur aînée morte prématurément, enfant qu'elle doit à un officier des troupes anglaises qui libérèrent Saint-André-lez-Lille en 1918.

Rue Lafayette, le poète, qui a commis Le Manifeste du surréalisme deux ans plus tôt, est séduit par le port de tête et les "yeux de fougères" de la passante. "Il fut probablement le premier homme à reconnaître son intelligence", note la Néerlandaise Hester Albach qui consacra une biographie à Léonie-Nadja en 2009, chez Actes Sud. Leur relation directe - mi-amoureuse mi-"surréelle" - ne dure que neuf jours. Le temps pour Breton de goûter l'admiration que lui porte cette jeune femme atypique. Il écoute l'histoire de sa vie, lui inspire des dessins fantasmagoriques qui peupleront Nadja, récit qu'il publie en 1928, et, accessoirement, la couche dans son lit.

Victor Brauner, “Portrait d'André Breton”, 1934.

Victor Brauner, "Portrait d'André Breton", 1934.

/ ©Paris, musée d'Art Moderne ©Photo Paris Musées, musée d'Art moderne, Dist.RMN-Grand Palais/ Image ville de Paris © ADAGP 2022, Paris

Léonie est amoureuse, André juste fasciné, et bientôt effrayé par l'abandon corps et âme qu'elle lui manifeste. Il s'éloigne. Elle s'accroche, par correspondance. "Ainsi, malgré tout, je suis une partie de toi. C'est plus que de l'amour", écrit-elle dans la dernière lettre qu'elle lui adresse en février 1927. Breton ne répond pas. Léonie sombre, bientôt internée d'office par le psychiatre de service, souverain, après une crise délirante sur la voie publique. De l'asile de Sainte-Geneviève-des-Bois à celui de Bailleul, dans sa région d'origine où ses parents ont fait des pieds et des mains pour la transférer, elle n'en sort plus et meurt le 20 janvier 1941, sans nourriture ni soins, à la suite de l'occupation allemande des lieux.

LIRE AUSSI : Maria Primachenko, la grande dame de l'art naïf

Aujourd'hui, le musée des Beaux-Arts de Rouen lui consacre une exposition dans le cadre de son cycle dédié aux "héroïnes". Au-delà de la figure de Nadja, c'est l'ouvrage portant son nom qui est y décrypté. Il y a bien sûr les dessins de Léonie, au nombre de dix sur les 48 images présentes sur l'édition originale, qu'elle réalise durant leur courte liaison et sur lesquels André l'interroge inlassablement : "Les masques rectangulaires dont elle ne peut rien dire", "La fleur des amants", "Le rêve du chat"... Dans le livre, Breton introduit les compositions de Léonie par ces mots : "Nadja a inventé pour moi une fleur merveilleuse. C'est au cours d'un déjeuner à la campagne que cette fleur lui apparut et que je la vis avec une grande inhabilité essayer de la reproduire."

Francis Picabia, “Idylle”, vers 1925-1927.

Francis Picabia, "Idylle", vers 1925-1927.

/ ©Musée de Grenoble

Mais d'autres personnages du récit s'invitent dans l'exposition : Man Ray immortalisant Paul Eluard, Robert Desnos et Benjamin Péret ; des images de lieux parisiens ; quelques reproductions d'oeuvres, dont L'Enigme de la fatalité de Chirico ou Idylle, la peinture au Ripolin de Picabia, que le couturier et collectionneur Jacques Doucet donna au musée de Grenoble ; et des clichés anonymes d'objets parmi lesquels le fameux gant en bronze, dont on ignore l'origine, à jamais lié au gant bleu porté par la poétesse Lise Deharme qui faisait fantasmer Breton en ce temps-là, tandis que Nadja, son amante de neuf jours, s'éteignait à petit feu dans son asile psychiatrique.