"Choses, choses, choses qui en disent long quand elles disent autre chose", suggérait Henri Michaux. La formule semble avoir présidé à cette exposition au Louvre, événementielle pour les thèmes retenus - décortiqués même - par la commissaire Laurence Bertrand Dorléac, historienne de l'art, auteure de Pour en finir avec la nature morte (Gallimard), ici maîtresse d'oeuvre d'un parcours audacieux qui met en vis-à-vis créations contemporaines, tableaux de grands maîtres du passé et pièces antiques.
La commissaire marche ainsi sur les pas du conservateur Charles Sterling, qui proposait, dès 1952, à l'Orangerie des Tuileries, une réunion sur les cimaises autour de La Nature morte, de l'Antiquité à nos jours. Il se faisait ainsi le justicier d'un genre longtemps méprisé, en bas de la hiérarchie qui célébrait alors la grande peinture d'Histoire, les sujets religieux, les portraits, les paysages.

Vanité. "Memento mori", mosaïque.
/ ©Su concessione del Ministero della Cultura-Museo Archeologico Nazionale di Napoli/ G.Albano
Les "choses", pourtant, étaient bien là, le dédain qui les accompagnait servant les artistes : "Ils en ont abondamment profité pour jouir de l'absence de normes en la matière, accroître leur liberté de créer, les représenter comme ils l'entendaient", souligne Laurence Bertrand Dorléac, qui revisite ce thème sous le prisme de l'ère consumériste, les défis de l'écologie et de la robotisation, donnant à ces représentations un sens nouveau, via les expressions plastiques qui y sont associées.

Sam Taylor-Wood, "Still-Life, Still-Life", vidéo, 2001.
/ ©Sam Taylor-Johnson
Quelque 170 oeuvres se répondent ainsi, sans contraintes chronologiques ni géographiques : mosaïques antiques, peintures, sculptures, photographies, films de cinéma, installations ou vidéos. Pour la commissaire, il s'agit aussi de remettre les pendules à l'heure quant à l'appellation nature morte, laquelle ne l'était pas tant que ça si on se penche sur les créations extra-occidentales entre la fin de l'Empire romain et le XVIe siècle. Les crânes des éternelles vanités y avaient déjà leur place.
"Qu'est-ce qu'une nature morte sinon un agencement de choses en un certain ordre assemblées ?" interroge-t-elle. Du terme né en France au XVIIe siècle qui condamne alors le genre à l'état d'inertie, elle oppose les mots du critique, redécouvreur de Vermeer dans les années 1840, Théophile Thoré-Burger : "Tout communique avec tout et participe à la vie solidaire. Il n'y a pas de nature morte."

Giuseppe Arcimboldo, "L'Automne", 1573.
/ ©RMN-Grand Palais (Musée du Louvre)/ F/Raux
De cette terminaison circonscrite à l'histoire de l'art, Laurence Bertrand Dorléac préfère donc les "choses" et assoit sa recherche sur un constat : qu'elle soit peinte, sculptée, photographiée ou filmée, la nature morte doit se regarder à partir des significations qu'elle dégage. Et, évidemment, à notre époque contemporaine, elles en disent long, ces choses. De quoi nous parlent les compositions mi-végétales mi-humaines d'Arcimboldo ou La Madeleine à la veilleuse de Georges de La Tour si ce n'est de nous ?

Edouard Manet, "L'Asperge", 1880.
/ ©Musée d'Orsay, Dist.RMN-Grand Palais/ P.Schmidt
Dans le hall Napoléon, les compositions, emblématiques ou moins connues, déroulent un dialogue d'une grande pertinence, comme celui entre le maître néerlandais Balthasar van der Ast et la vidéaste britannique Sam Taylor-Wood, ou entre cette stèle funéraire égyptienne et les habits sans corps de Boltanski.

Théodore Géricault, "Etude de bras et de jambes coupés", 1818-1819.
/ ©Musée du Louvre/ R.Chipault
Séquence puissante du "chosier", le motif récurrent de l'animal mort, nous renvoie, à partir du XVIIe, notamment sous l'égide de Goya, à la fragile condition humaine. Ici, voisinent sur fond noir les membres coupés de Géricault, l'Agnus Dei naturaliste de Zurbaran ou le boeuf écartelé de Rembrandt, sous l'arbitrage de l'impressionnante tête de vache décapitée - dont l'oeil accusateur semble défier le spectateur - d'Andres Serrano, datée de 1984.
Loin de la démonstration formelle, ces Choses ouvrent à la réflexion, jusqu'aux artistes d'aujourd'hui qui viendront y confronter leurs propres pratiques.
