Casquettes et visières, roues et hélices, poupées, soldats, cow-boys et indiens, tongs... C'est fou la variété d'objets en plastique - entiers ou fragmentés - qui échouent sur les rivages méditerranéens. Dans un hameau préservé de Morsiglia, joyau du Cap Corse surplombant le port de Centuri, le refuge de Gilles Cenazandotti, qui a grandi ici, regorge des débris qu'il a recueillis sur les plages capcorsines. Tous compartimentés, par catégorie et par couleur, dans des boîtes en carton. A partir de ses récoltes, l'artiste crée des pièces uniques, élaborées sans modifier la forme ni la teinte des objets trouvés. Le résultat, reconnu au-delà des frontières de l'Hexagone et actuellement visible en Chine, se découvre aussi dans son atelier.

Le parcours de ce natif de Bastia, en 1966, est atypique. Sa carrière connaît un pic au début des années 1990 quand il met son talent au service de Jean-Paul Gaultier. Dix années durant, il conçoit et réalise des décors pour le créateur de mode, oeuvrant aussi pour la chaîne Channel 4 et le designer Philippe Starck avec lequel il collabore à des décorations intérieures, tout en travaillant également pour la maison Hermès ou le Printemps.

Gilles Cenazandotti, “Hot Palm Beach Bear”, 2018.

Gilles Cenazandotti, "Hot Palm Beach Bear", 2018.

/ ©Gilles Cenazandotti

Sa production à succès dans l'univers du luxe trouve par la suite une ampleur plus personnelle avec ces objets en plastique recueillis sur les rivages de son enfance qu'il assemble pour donner vie à un bestiaire fascinant, souvent des espèces en voie de disparition. Sa série la plus emblématique, l'Ours polaire, incarne une sorte de mantra dans son corpus. L'animal, érigé grandeur nature, se dresse sur ses pattes arrière "au coeur de son habitat, un reste de banquise", et s'interprète comme "symbole de nos dérives". Le travail de l'artiste s'inscrit ainsi dans une réflexion sur l'évolution de nos modes de vie paradoxale, "l'homme tentant d'imiter une nature complexe en la recréant artificiellement".

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La démarche de Cenazandotti prend un tournant quand il est convié, en 2019, à résider au Jardin Orange, une fondation d'envergure internationale habituellement dévolue au street art, située à Shenzhen, au sud-est de la Chine, en bordure de Hongkong. C'est là qu'il façonne ses Petits Poissons, "l'expression d'un raffinement de la culture chinoise, une préciosité à préserver, une série inédite qui marque le passage de mes premières grandes sculptures à ces êtres vivants et sacrés".

Gilles Cenazandotti, “Les Petits Poissons”, 2019.

Gilles Cenazandotti, "Les Petits Poissons", 2019.

/ ©Gilles Cenazandotti

Sur les cimaises, se déploient onze kakemonos, composés avec des fragments du Cap Corse. Lors de ce séjour, l'artiste visite des déchetteries, où il découvre une surproduction industrielle : jouets, ustensiles ménagers... tous en plastique et dotés d'un emballage neuf. Une découverte qu'il garde à l'esprit quand le Jardin Orange lui passe ensuite commande de sept sculptures. Elles seront animalières, issues non des récoltes capcorsines mais de ces déchets neufs qui l'ont fasciné au cours de sa première résidence.

Gilles Cenazandotti, “Madame Panda”, 2020.

Gilles Cenazandotti, "Madame Panda", 2020.

/ ©Fondation Jardin Orange

En janvier 2020, Gilles Cenazandotti est donc de retour à Shenzhen, au moment de la première apparition du Covid en Chine. Coupé du monde du jour au lendemain dans un espace de 1000 mètres carrés, l'artiste oeuvre seul deux mois durant à son nouveau bestiaire : tortue, pingouin, porc-épic, ocelot, albatros, panda, gorille. "Une expérience humaine et artistique incroyable", confie-t-il. Qui a porté ses fruits. Quelques mois plus tard, Shanghai affiche en majesté l'exposition Re-encounter with Nature qui se déplace au-delà des villes et des dates prévues. En avril dernier, Madame Panda est même retenue par la galerie de l'OMS avec une mention spéciale pour "Future Art Exhibition : Envisioning the Future of Health in 2050". Ça tombe bien, l'avenir de la planète, et le combat écologique qui en découle, est, au-delà de sa beauté intrinsèque, partie intégrante de la création du sculpteur.