Il rentre du Texas, repart pour le Dakota, puis direction la Bolivie pour la fête du Solstice d'été. Raymond Depardon, 76 ans, porte des semelles de vent. Le 16 mai dernier, le photographe globe-trotteur fait un stop dans le port de Toulon pour un voyage dans le temps : le Musée national de la marine expose une sélection des photos qu'il a prises lors de son service militaire. Ces images oubliées sont une passionnante plongée dans la France des années 1960 et révèlent la naissance d'un regard poétique et humaniste.
En juillet 1962, Raymond Depardon a 20 ans. Il est pigiste pour l'agence Dalmas depuis deux ans quand il part sous les drapeaux. Le jeune homme est affecté à la rédaction parisienne du bimensuel Bled, 5/5, rebaptisé un mois plus tard Terre Air Mer (TAM), le magazine des armées dont le rédacteur en chef est Jacques Séguéla, un autre appelé. La France est en paix. L'encre des accords d'Evian, qui a mis fin à la guerre d'Algérie, vient à peine de sécher.
Le 6 x 6 Rolleiflex, "un appareil incroyable"
Au lendemain du douloureux conflit colonial, la grande muette mène une opération de séduction. Il s'agit de "rapatrier le fameux lien armée-nation en direction d'une métropole conviée à tourner son énergie vers une modernité économique, sociale et culturelle", souligne l'historien Pascal Ory dans la préface du catalogue de l'exposition (Gallimard/ministère des Armées). Pour redorer son blason et renouer avec la société civile, l'armée crée un "Paris Match militaire", disponible en kiosques et sur abonnements avec Une en couleurs, maquette dynamique, iconographie abondante et pages de pub.

Raymond Depardon pendant son reportage consacré à la vie quotidienne de l'escorteur "Le Picard", Toulon, 1962-1963.
© / (PHOTOGRAPHE INCONNU/ARCHIVES PRIVÉES R. DEPARDON

Couverture de "TAM", no 15 (mars 1963).
© / R. DEPARDON/TAM/ECPAD/DEFENSE

Ascension estivale du mont Blanc par les troupes de montagne, Chamonix-Mont-Blanc, 13 septembre 1963.
© / R. DEPARDON/TAM/ECPAD/DEFENSE

Journée des grandes écoles militaires à Brest, dans le Finistère, en 1963.
© / R. DEPARDON/TAM/ECPAD/DEFENSE
Le rôle du brigadier-chef Depardon, incorporé au régiment du train, ne se résume pas à documenter des bidasses s'exerçant à faire des pompes. Il quadrille le territoire avec son 6 x 6 Rolleiflex, "un appareil incroyable, car il est un peu le "rapport de gendarme". Il restitue beaucoup d'informations et, avec son viseur placé en haut, la prise de vue est moins agressive".
Pendant un an, il prend 2 000 clichés, dont quelques-uns en couleurs, au cours de 51 reportages. Un véritable tour de France, le premier de sa carrière, qui l'emmène de Plougasnou (Finistère) à Solenzara (Corse-du-Sud), en passant par Sarrebourg (Moselle), Brive-la-Gaillarde (Corrèze) ou Pau (Pyrénées-Atlantiques). Portraits, ambiances, paysages... Sur terre, sur mer ou dans le ciel, il déploie ses talents lors de l'ascension du mont Blanc par les chasseurs alpins, des manoeuvres franco-américaines en Corse ou des reportages plus institutionnels. Ses clichés en noir et blanc, au format carré, dévoilent aussi les mutations à l'oeuvre dans la société française.
"Il fallait bien réfléchir avant de déclencher"
Il est envoyé au Cnit la Défense, dans les Hauts-de-Seine, pour couvrir le Salon des arts ménagers. Il photographie les rayons des Galeries Lafayette, la boucherie d'un centre Leclerc parisien. "Dans le magazine, les aspects guerriers sont relégués aux marges, précise Lucie Moriceau-Chastagner, cocommissaire de l'exposition avec Cristina Baron. TAM présente le prestige de l'armée professionnelle, à travers des exploits physiques, et sa puissance lors d'exercices de grande ampleur, mais la revue montre aussi la société de consommation, le début des Trente glorieuses."

Passant devant une boucherie Centre Leclerc, à Paris, en 1963.
© / R. DEPARDON/TAM/ECPAD/DEFENSE

Base aérienne de Cognac, en Charente, en 1963.
© / R. DEPARDON/TAM/ECPAD/DEFENSE

Entraînement du 1er CHOC à Calvi (Corse, juillet-septembre 1962).
© / R. DEPARDON/TAM/ECPAD/DEFENSE

A l'école des enfants de troupes d'Aix-en-Provence, en 1962.
© / R. DEPARDON/TAM/ECPAD/DEFENSE
En service commandé, bien qu'il soit habillé en civil, l'appelé exerce son métier avec empathie, jouant parfois la carte du décalage : un berger et son troupeau de moutons à côté d'un char, un parachutiste sautant pieds nus, une Jeep stationnée devant un cinéma qui programme un film intitulé Hommes en guerre...
L'armée est économe. Le photographe utilise ses pellicules avec parcimonie. "On avait le droit seulement à 12 vues par reportage, se souvient-il. Seules des personnalités comme Brigitte Bardot ou le général de Gaulle avaient droit à deux bobines. Il fallait bien réfléchir avant de déclencher. A l'époque, je parlais peu, j'étais timide, très introverti. Ce que je remarque en regardant ces images aujourd'hui, c'est la présence humaine. Le service militaire mélangeait toutes les couches de la société, les gens de la ville et ceux de la campagne. Ça n'existe plus".
"Quand on est photographe, on travaille avec le deuil."
Au milieu de ce monde d'hommes, Depardon fait preuve d'une grande sensibilité. Il s'attarde sur des enfants de troupe en train de jouer, observe des gamins juchés sur un blindé pendant des portes ouvertes au 13e régiment de dragons parachutistes, à Castres, dans le Tarn, dérobe l'image d'un militaire qui donne la main à sa fiancée. Depardon s'arrête sur des petits moments, loin du spectaculaire.

Planche contacts du reportage consacré au 1er CHOC à Calvi (Corse, 1962).
© / R. DEPARDON/TAM/ECPAD/DEFENSE

Entraînement du 1er CHOC à Calvi, 1962-1963.
© / (Raymond Depardon/TAM/ECPAD/Défense)
Ces clichés dormaient dans les archives de TAM, au sein de l'Etablissement de communication et de production audiovisuelle de la Défense qui possède un fonds de 200 000 images. Ils ont été retrouvés à la faveur d'un projet cinématographique sur la photo de guerre, puis inventoriés. Extrêmement bien conservés, sous la forme de négatifs et de planches-contacts, ils sont tirés et exposés pour la première fois. Il a fallu convaincre Raymond Depardon, toujours très critique à l'égard de son travail, de leur intérêt. "Quand on est photographe, on travaille avec le deuil. On est confronté au passage du temps. Dès qu'on a pris une photo, c'est déjà le passé, et on se demande si elle tiendra sur la durée."
Sur un mur est reproduit "L'oeil photographique", l'unique article signé Depardon dans TAM, en juin 1963. L'auteur y délivre quelques conseils aux amateurs : "La seule et vraie école de la photo est la pratique qui éduque l'oeil, votre façon de voir ; faites de mauvaises photos ! N'hésitez pas, 'mitraillez' !" A 20 ans, Depardon, lui, visait déjà juste.
Raymond Depardon, photographe militaire, 1962-1963. Musée national de la marine, Toulon (Var). Jusqu'au 31 décembre 2019. Et Musée du service de santé des armées du Val-de-Grâce, Paris (Ve). Du 1er octobre 2019 au 30 janvier 2020.
Catalogue sous la direction de Cristina Baron et Lucie Moriceau-Chastagner, préfacé par Pascal Ory. (Ed. Gallimard, Ministère des armées, ECPAD, 208 p., 35 ¤.)
