Elle n'avait pas mis les pieds à la Victorine depuis soixante-deux ans. En mai dernier, sur le site des mythiques studios niçois, qui fêtent leur centenaire avec un programme d'expositions autour du septième art (voir ci-dessous), Sylvette Baudrot a retrouvé ces lieux, où elle travailla avec Jacques Tati (Mon Oncle), Laurel et Hardy (Atoll K) ou, quelques kilomètres plus loin, Alfred Hitchcock (La Main au collet)...
A 91 ans, alerte, pétillante et bavarde, la scripte, qui compte près de 120 films au compteur, n'a jamais pris sa retraite. La preuve : elle vient de terminer J'accuse, de Roman Polanski (sortie prévue en novembre 2019), sa quinzième collaboration avec le réalisateur franco-polonais, qui, depuis Le Locataire (1976), ne peut plus se passer d'elle. Et, une fois n'est pas coutume, elle se retrouve devant la caméra dans I Am a Script-Girl, le documentaire en cours de réalisation que lui consacre Mina Nabil, un jeune cinéaste égyptien. A Nice, puis chez elle, dans son appartement parisien bourré de photos et d'archives, elle nous a raconté quelques souvenirs marquants de sa longue carrière.

Tournage de "Mon oncle" à la Villa Victorine, Nice, avec Sylvette Baudrot (au premier plan) et Jacques Tati (derrière la caméra). Photographie d'André Dino, 1957.
/ © Les Films de Mon Oncle-Specta Films C.E.P.E.C.
L'Express : Comment êtes-vous devenue scripte ?
Sylvette Baudrot : J'ai grandi en Egypte, où mes parents tenaient une pâtisserie très connue à Alexandrie. Pendant la guerre, j'y ai vu toutes les comédies musicales américaines du moment. Le cinéma est devenu une passion. Arrivée en France, en 1946 - j'avais 18 ans -, j'ai tenté deux fois, sans succès, le concours de l'Idhec, mais j'ai pu suivre les cours en auditrice libre. Je me suis fait la main en tant que scripte sur les courts-métrages de fin d'études de mes copains apprentis réalisateurs, comme Jacques Rozier, ou Pierre Guilbaud, que j'ai épousé par la suite, et avec lequel j'ai travaillé, en 1952, sur Les Petites Filles modèles, qu'il a coréalisé avec Eric Rohmer, dont c'était le premier film.
Soixante-deux ans après, vous retrouvez les studios de la Victorine, à Nice, le site du tournage de Mon oncle...
A l'hiver 1956, on est restés ici trois mois pour tourner les scènes de la villa des Arpel et de la ville moderne. C'était mon deuxième film avec Tati. J'avais déjà travaillé avec lui sur Les Vacances de M. Hulot, où ça avait très mal débuté entre nous : il m'avait engagée à contrecoeur, convaincu qu'une scripte était inutile. Mais il en fallait une - tout ça était très réglementé à l'époque. Donc ce fut moi : une débutante censée ne servir à rien. Et puis il y a eu le tournage de la fameuse scène du pot de peinture, recommencé encore et encore, car, à chaque fois, il y avait un problème d'accessoire. Au bout de 19 prises, Tati était fou de rage, jusqu'à ce qu'il se rende compte que j'avais tout noté, prise après prise, et qu'on pouvait récupérer les "bons débuts" de trois d'entre elles : la 5e, la 12e et la 14e, je m'en souviens encore ! Il m'a embauchée sur tous ses films suivants.
Avant Mon oncle, vous aviez déjà travaillé à la Victorine, sur le dernier film de Laurel et Hardy...
Oui, Atoll K, de Léo Joannon, en 1950, Le réalisateur était français, les acteurs parlaient français, italien ou anglais. Chacun jouait dans sa langue, le doublage se faisait après. A l'époque, les scriptes françaises qui parlaient anglais se comptaient sur les doigts d'une main. Comme je connaissais aussi l'italien, on m'a prise sur le film. C'est à Alexandrie que j'ai fait mon apprentissage linguistique. Là-bas, c'était un brassage permanent, toutes les origines se côtoyaient. Regardez cette photo [elle montre un cliché jauni par le temps], je pose avec ma soeur et Youssef Chahine, notre copain de jeunesse, qui allait devenir un grand cinéaste.
Sur la Côte d'Azur, vous avez aussi travaillé sur le tournage de La Main au collet (1955), d'Alfred Hitchcock. Quels souvenirs gardez-vous de lui ?
Son cigare. C'est la toute première chose que j'ai vue de lui. Son côté facétieux aussi - il aimait bien les bons mots grivois - et sa gourmandise, lui qui raffolait de la cuisine française. C'était quelqu'un qui savait exactement ce qu'il voulait, pas du genre à beaucoup parler aux acteurs, mais toujours à l'écoute. Quand je lui ai fait remarquer que la chemise préparée pour Cary Grant par l'habilleuse américaine ne correspondait pas aux modèles français d'après-guerre, il l'a changée par un pull rayé, celui que l'on voit à l'écran. Il ne regardait quasiment jamais dans la caméra. Les scènes, il les visualisait à travers le cadre qu'il formait avec ses doigts en écartant ses mains.
On dit que vous avez dansé la valse avec Gene Kelly...
En fait, non, pas du tout, l'anecdote a été déformée ! A l'époque, les syndicats, et c'est une bonne chose, imposaient aux productions américaines tournées en France d'embaucher une partie de l'équipe sur place. C'est ainsi que, au printemps 1956, je me suis retrouvée scripte sur La Route joyeuse, réalisé par Gene Kelly. Il était l'une de mes idoles. Un jour, pendant le tournage, je lui dis avoir vu tous ses films et que, c'est dommage, dans le seul qu'on fait ensemble, il ne danse pas. Il me fait signe - "Come, Sylvette!" -, m'entraîne dans un coin du studio, et là, rien que pour moi, il exécute quelques pas de danse. Vous imaginez, j'étais aux anges !
Le réalisateur avec lequel vous avez le plus collaboré reste Alain Resnais...
17 films ! Le premier, c'était Hiroshima mon amour [1959], avec Emmanuelle Riva, qu'on a fait au Japon. Il cherchait une scripte parlant l'anglais pour communiquer avec l'équipe technique japonaise. On était cinq à correspondre au profil et à postuler. Le petit truc qui a fait la différence, c'est quand j'ai évoqué ma passion pour les comédies musicales américaines, que lui aussi adorait. Après, je n'ai pas cessé de travailler avec lui, jusqu'à sa disparition. Comme ceux de Costa-Gavras, avec lequel j'ai tourné six fois, les films de Resnais étaient très bien préparés, très bien découpés. Polanski, lui, acteur à la base, a besoin de parler aux comédiens, d'être devant la caméra. Les méthodes de travail des metteurs en scène diffèrent, mais moi, à chaque fois, je me concentre sur le film du moment, j'oublie tous les autres.
Avec l'évolution des outils cinématographiques, avez-vous changé votre manière de travailler?
Non, je fais exactement comme avant. J'écris tout, au brouillon puis au propre. J'ai besoin du contact avec le stylo. Le métier a été facilité par l'arrivée du combo [écran de contrôle], mais la scripte reste utile pour le minutage du film avant le tournage et pour certains raccords quand, par exemple, on tourne plusieurs séquences dans une même pièce. La profession a bien changé. Dans les années 1950, on ne pouvait pas travailler sans carte professionnelle, et obtenir ce sésame était un parcours du combattant : il fallait effectuer quatre stages, dont un de montage. Les places étaient très chères ! En 1949, après l'Idhec, je me suis démenée pour décrocher ces fameux stages. J'ai eu la chance de faire le premier avec Yves Allégret sur Manèges et le second, la même année, sur Orphée de Jean Cocteau. Deux expériences inoubliables.
Zoom : La baie des anges, star du grand écran

"Tih-Minh", film de Louis Feuillade, production 1918.
/ ©Gaumont Affiche d’Emilio Vilà ©DR, coll.Cinémathèque française
Nice serait-elle la véritable capitale du septième art sur la Côte d'Azur ? Au vu de la Biennale des arts, qui fête le cinéma sur la baie des Anges, la réponse est oui. "Nice est devenue cinémapolis. Il y a ici aux environs de treize troupes qui tournent, paraît-il", écrit, en 1917, le réalisateur Louis Feuillade à l'acteur Marcel Lévesque. Au musée Masséna, Jean-Jacques Aillagon et Aymeric Jeudy déroulent une immense fresque chronologique, de 1896, quand les frères Lumière tournent ici les premières images animées du mythique carnaval, à nos jours, la Victorine étant toujours active. Avec la complicité de la Cinémathèque française, extraits de films, affiches, photos de tournages et documents racontent l'histoire d'amour entre le grand écran et la ville, un temps surnommée l'"Hollywood européen". Un temps fort à prolonger avec la balade parsemée des clichés de Léo Mirkine et de son fils Yves, une lignée emblématique de photographes de plateau (Abel Gance, Duvivier, Cocteau, Carné, Vadim, Pagnol...).
Expositions à Nice (Alpes-Maritimes) jusqu'au 30 septembre : Nice, Cinémapolis au musée Masséna, et La Victorine dans l'oeil des Mirkine à l'aéroport de Nice-Côte d'Azur, sur la promenade du Paillon et aux studios de la Victorine.
