Exposer Picasso devient, au fil des années, un véritable casse-tête pour les curateurs, tous pays confondus. Que montrer qui ne l'a déjà été ? Que dire qui n'a été répété - jusqu'à l'indigestion - à propos de la star de l'art moderne ? A ce jeu, les musées rivalisent d'imagination. On a vu Pablo ado, Pablo amoureux, Pablo en guerre, Pablo aux fourneaux... En France, le voici à nouveau à l'honneur sous des angles nouveaux.
Si le musée des Beaux-Arts de Lyon propose une relecture pertinente de ses Baigneuses et baigneurs, le musée Picasso, à Paris, se penche quant à lui sur une correspondance inexplorée à ce jour : les liens entre l'artiste et la bande dessinée. L'éditeur et auteur de BD Vincent Bernière et le conservateur Johan Popelard sont les commissaires de cette exposition (à découvrir jusqu'au 3 janvier 2021), aussi riche qu'instructive, déroulée en trois temps : les productions de Picasso lui-même, les sources d'inspiration qu'il puisa, notamment, dans les comics américains, et les albums dont il est devenu - de son vivant comme à titre posthume - le héros.

Pablo Picasso, "La Xerrameca", 1899-1900.
/ ©Museu Picasso Barcelona/ Succession Picasso 2020
Quand, au tournant des années 1890, surgit la bande dessinée moderne aux Etats-Unis, Pablo Picasso, né à Malaga en 1881, ne tarde pas à s'en emparer : alors qu'il n'a pas 13 ans, il commet de petits journaux illustrés, mêlant images et mots. A 22 ans, l'artiste fauché qui s'est installé à Paris fantasme sur le destin du copain poète, avec lequel il partage une chambre de fortune, boulevard Voltaire. Sous l'intitulé Histoire claire et simple de Max Jacob, il retrace l'ascension imaginaire de ce compagnon de galère : quelques traits rapidement esquissés, où l'on voit l'ami Max, départagé en cases, qui passe des guenilles au triomphe. Max Jacob est représenté de trois quarts puis de face, tandis que les rectangles se rétrécissent "comme pour précipiter l'action".
LIRE AUSSI >> Fernand Léger et Gilbert & George en vis-à-vis
Celle qui va lui refiler pour de bon le virus de la bande dessinée s'appelle Gertrude Stein. Dans l'Autobiographie d'Alice Toklas, récit publié par la collectionneuse en 1933, on prend la mesure de la passion de Pablo Picasso pour le 9e art. Il est sacrément mordu : "Oh ! J'oubliais de vous les donner, ils vous consoleront", lui dit-elle en lui remettant des exemplaires de The Katzenjammer Kids, l'histoire en bulles de deux enfants turbulents sur une île imaginaire. "Oh oui ! Oh oui ! Merci, thanks, Gertrude", répond l'artiste, "le visage illuminé de plaisir".
Son personnage illustré traverse les époques et les genres
L'année 1937, au cours de laquelle il peindra l'emblématique Guernica, voit Picasso fustiger sur les deux planches de Songe et mensonge de Franco - comprenant chacune sept vignettes - la récente prise de pouvoir du dictateur espagnol. Il le figure en bouffon sanguinaire et s'inspire de l'iconographie des Désastres de la guerre de Goya. Plus de vingt ans après, Edgar P. Jacobs, le père de Blake et Mortimer, introduira des fragments de Guernica dans la sixième aventure de son tandem fétiche, Le Piège diabolique

Art Spiegelman, Détail de la quatrième de couverture de "Breakdowns", "Portrait de l'artiste en jeune %@§*!"
/ ©2008 Art Spiegelman ©Casterman 2008, pour l’édition française. Detail from “Ace Hole, Midget Detective” ©Art Spiegelman, 1974
Les oeuvres de l'Espagnol ne cesseront de hanter l'univers de dessinateurs de tous poils, d'Hergé à Enki Bilal, en passant par Milo Manara. Le peintre est lui-même un personnage illustré qui traverse les époques et les genres. A la fin décembre 1951, l'hebdomadaire Arts publie La Vie imagée de Pablo Picasso, un album à clefs scénarisé par André Breton et Benjamin Péret. Les dessins sont signés de l'oublié Paul Braig. On retrouve le peintre sous le crayon tour à tour ironique et admiratif de Gotlib, Reiser, Clément Oubrerie ou d'Art Spiegelman. En 1974, ce dernier détourne ainsi dans une bande dessinée parodique autour du maître la Dora Maar néo-cubiste immortalisée par son amant terrible. Un hommage irrévérencieux du cartoonist phare de l'underground new-yorkais au géant qui révolutionna la peinture.
