Les Américains ont lancé le "Minimal Art" où la création est réduite à son expression la plus simple. Quelques Français vont encore plus loin, si l'on peut dire, et situent leurs ambitions en deçà du minimum. Après le "Minimal", faudra-t-il parler de "Néantal" ?

Ainsi Olivier Mosset expose actuellement à la Galerie Rive Droite dix tableaux de même format, représentant chacun le même 0 noir sur fond blanc. Depuis deux ans, Olivier Mosset répète inlassablement la même oeuvre.

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"Je sais très bien ce qu'il faut faire pour être dans le vent de l'avant-garde, dit-il. Des sculptures molles, par exemple. Mais je refuse justement d'entrer dans ce jeu."

Le refus est le fondement de cette création : refus de signifier, de communiquer, de créer l'illusion. Le tableau n'est rien d'autre que ce qu'il représente.

On pourrait croire que ce nihilisme est l'oeuvre d'un illuminé solitaire, mais, curieusement, on compte une dizaine d'artistes qui, à travers la France, se sont engagés dans cette voie. Ils ont entre 23 et 33 ans. Il y a deux ans, ils furent assez nombreux pour former un groupe.

Au brou de noix

Sous le sigle B.M.P.T., premières lettres de leurs noms, Buren, Mosset, Parmentier, Toroni, ils s'étaient manifestés au Salon de la jeune peinture. Ils peignaient leurs tableaux en public pour montrer que tout le monde pouvait en faire autant. Puis, avec entrée payante, ils invitèrent les spectateurs d'un théâtre à contempler leurs oeuvres durant une heure.

"Comme happening frustrant, commenta Marcel Duchamp, c'est drôlement réussi."

A la troisième manifestation, le groupement éclata. Chacun devait peindre le tableau de l'autre. Parmentier refusa. Ce fut ensuite le tour de Mosset de faire cavalier seul. Dans le groupe, il n'y a plus que Daniel Buren et Niel Toroni.

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La brève existence de ce mouvement suffit pour essaimer l'idée, aussitôt reprise par plusieurs artistes. A Nice, on en compte deux : Patrick Saytour, qui se contente de plier une toile amidonnée, et Claude Viallat, qui aligne une série d'empreintes, encore élégamment colorées. Tant il est difficile, pour un peintre, d'étouffer en lui l'artiste.

A Paris, Louis Cane imprime une suite de rectangles, Daniel Dezeuze peint au brou de noix des châssis sans toile, Ristori colorie en bleu ou en rouge des modules systématiquement disposés.

Tous veulent en finir avec ce qu'ils appellent "le carnaval trop voyant des artistes". Ils cherchent à faire une peinture anonyme, dont serait bannie toute expression personnelle. "Je refuse de m'engager dans ma peinture, dit Louis Cane, je refuse de montrer mes tripes."

Buren est le théoricien de l'équipe. Il a renoncé à peindre ses oeuvres et se contente d'imprimer des bandes vertes parallèles sur papier format affiche. Aux mois d'avril et de mai, il a couvert anonymement des panneaux publicitaires de son papier rayé. A Düsseldorf, récemment, il a tapissé un mur haut de 8 mètres.

L'illusion

Ce qui surprend les visiteurs, c'est que, dans ces expositions, il n'y ait rien à vendre, rien à emporter. Les plus étonnés de tous sont policiers et douaniers au moment des contrôles frontaliers. "Où est le slogan ? demandent-ils. - Il n'y en a pas, répond Buren. - Mais si, insistent les policiers, quand il y a affiche, il y a slogan."

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Le propos de Buren est d'en finir avec l'interprétation : "L'artiste impose son angoisse, dit-il. C'est une atteinte à la liberté de l'individu, c'est le forcer à faire le même rêve que vous. Il faut sortir du domaine de l'illusion afin que les hommes se retrouvent en face de la vie."

Les minimalistes de New York continuent de croire à une certaine forme d'expression artistique, de création, de consommation. Ceux qui suivent le chemin de Buren et de Mosset voudraient contraindre l'art à l'absence afin que l'homme puisse directement communier avec le monde. Niant l'art, ils se nient eux-mêmes dans l'antique fascination du silence.

Mais où peut donc mener cette héroïque ascèse ? A une nouvelle prise de conscience ou à ce zéro absolu que peint, inlassablement, Olivier Mosset ?