Ce devait être une inoffensive robinsonnade. Une évasion paradisiaque, loin de notre appartement confiné. Comme des millions de Terriens, on s'était mis à Animal Crossing New Horizons avec l'espoir de trouver une échappatoire idyllique au Covid-19. Un monde insulaire peuplé d'animaux anthropomorphes. Une utopie pastorale où la principale menace prend la forme d'araignées qui provoquent un simple malaise vagal de trois secondes. Rousseau en version Bisounours.

Mais c'était compter sans le cerveau diabolique du maître des lieux, Tom Nook, un raton-laveur dont les airs de bête à poil trop mignonne masquent un impitoyable capitaliste. En arrivant sur votre île, votre hôte vous fait vite comprendre que ce qui fait tourner ce petit monde, ce ne sont pas une, mais deux monnaies : les clochettes et les Nook Miles. Et si vous voulez améliorer le confort rudimentaire de votre tente, vous avez intérêt à vous retrousser les manches.

Le nabab Tom Nook et ses deux neveux, Méli et Mélo, qui travaillent bénévolement pour lui.

Le nabab Tom Nook et ses deux neveux, Méli et Mélo, qui travaillent bénévolement pour lui.

© / Nintendo

Depuis son lancement en mars, Animal Crossing s'est écoulé à 5 millions de copies digitales rien qu'aux Etats-Unis et 3,6 millions copies physiques au Japon. En France comme partout ailleurs, il caracole en tête des ventes. Un phénomène paradoxal. Alors que le libéralisme est partout conspué, parfait bouc émissaire de la pandémie de Covid-19, alors que les idéologies révolutionnaires ont le vent en poupe en ayant été rhabillées en "monde d'après", le capitalisme s'est trouvé un surprenant allié. Attention : c'est un redoutable cheval de Troie idéologique, d'apparence kawaii, qui s'est immiscé dans nos consoles Switch.

LIRE AUSSI >> Johan Norberg : une défense de la mondialisation

Au début du jeu, vous vous étiez pourtant promis de prendre le temps, de contempler les cascades, d'admirer les couchers de soleil, d'étudier la faune locale, de vous émerveiller de la biodiversité, d'assembler des ossements de dinosaures pour combler le petit paléontologue curieux qui sommeille en vous. En l'absence de prohibitions sur la distanciation sociale, vous aviez juré d'investir à fond sur l'humain - ou plutôt sur l'animal - en conversant ou correspondant avec les autres habitants de l'île.

Philanthropie à l'américaine

Mais très vite, le joueur d'Animal Crossing n'a plus qu'une seule obsession. Comment au mieux exploiter les ressources de son île pour faire gonfler ses comptes en banque ? Muni de votre canne à pêche, vous vous surprendrez à maudire les chinchards (150 clochettes) ou les carassins (160 clochettes) pour ne plus choyer que les rares, volumineux et précieux poissons-ruban (9000 clochettes) ou coelacanthes (15 000 clochettes).

Un adorable graphium sarpedon aux ailes bleues pris dans votre filet ? 300 clochettes. Une cicindèle ? Bien mieux, 1500 clochettes. Dans Animal Crossing, même les étoiles sont susceptibles d'être décrochées pour accroître vos pouvoirs. Les relations personnelles y sont monétisées. Echanger chaque matin avec vos compagnons de fortune ? Des miles supplémentaires.

LIRE AUSSI >> Procès du libéralisme, souverainisme, service public : les réponses d'Alain Madelin

Il faut dire que cette canaille de Tom Nook maîtrise parfaitement sa rhétorique de camelot du prêt bancaire pour vous sonner les clochettes et vous convaincre de contracter un nouvel emprunt à chaque fois plus faramineux. Les prêts à taux zéro ne masquent qu'une inflation des prix non proportionnelle aux mètres carrés supplémentaires que vous gagnez.

Le tycoon a fourrure joue à fond sur la connivence et fait comprendre que vous et lui, contrairement aux autres cigales de l'île, vous parlez le même langage, celui de l'appât du gain. "Certaines ambitions démesurées ont du bon... Sans elles, aurions-nous développé un tel paradis insulaire" théorise ce lecteur d'Ayn Rand ("l'ego de l'Homme est la source vive du progrès humain").

Sommet de bureaucratie

Une quête qui vous poussera à acheter et placer sur vos terres vierges et verdoyantes bancs publics, cabines téléphoniques, manèges, silo... Vous n'y couperez pas si vous souhaitez développer l'attractivité de votre île et ainsi terminer la trame principale du jeu. C'est là sans doute le miracle du libéralisme : le consumérisme comme l'ambition font oublier le caractère répétitif de nos existences. Et en la matière, sous ses airs exotiques, Animal Crossing est un sommet de bureaucratie.

Loin de l'image de village Potemkine communiste qu'elle peut donner de prime abord, votre île est basée sur le modèle de la philanthropie à l'américaine. La culture et les savoirs sont incarnés par le bavard (et très drôle) Thibou, conservateur à noeud papillon du musée. Si vous voulez faire rayonner les arts, c'est à vous de faire des donations, sous forme de fossiles, de nouvelles espèces découvertes et, nouveauté, de tableaux. Ne comptez pas sur vos congénères ou sur l'imposition.

La générosité individuelle prime, aucun Etat-providence ne s'occupera du bien-être collectif. De même, devant l'avarice de vos aimables voisins, ce sera à vous de faire avancer les infrastructures de l'île, ponts ou rampes, et vous vous transformerez vite en Warren Buffet. D'où ce constant dilemme auquel est confronté l'homo economicus : faut-il privilégier sa garde-robe personnelle ou oeuvrer pour les autres en sachant que cela vous bénéficie aussi ? Etre plus Paris Hilton ou Bill Gates ?

Ecocides et "green washing"

L'île a, comme il se doit, son marché qui se concentre sur un seul produit : le navet. Chaque jour, à midi, le cours évolue, et vous avez une semaine maximum pour boursicoter avant que votre potentiel pactole ne pourrisse. Comme au cinéma, le navet est le moyen le plus sûr d'amasser une fortune rapide. Pour cela, la bible du spéculateur n'est pas le Financial Times, mais le site Turnip Calculator, un algorithme qui donne une bonne estimation de l'évolution du cours du légume. Mais comme Animal Crossing est un jeu multijoueur, des petits malins ont trouvé une solution encore plus efficace pour gagner gros : se rendre sur l'île d'autres joueurs et profiter de leur embellie boursière.

Dans un article hilarant, Le Monde raconte comment les joueurs s'échangent les tuyaux. Mais chez certains, la coopération vire au système mafieux, avec ses parrains armés d'une hache qui vous rançonnent un droit de passage pour pouvoir écouler ses navets à un prix miraculeux. Un adepte du déclinisme finkielkrautien verra dans ces manoeuvres pour des navets virtuels la bascule définitive de notre civilisation. Un libéral progressiste s'émerveillera lui de constater une nouvelle fois toute l'ingéniosité du cerveau humain dès qu'il y a un gain à l'horizon.

LIRE AUSSI >> Alain Minc : "Cette pandémie a démarré par une chauve-souris, ce qui ne me paraît pas être un fait direct du capitalisme ou de la mondialisation"

Si le doux commerce règne sur votre île, Animal Crossing se transforme régulièrement en ode à l'impérialisme et à la déforestation les plus débridées. Sur ses terres, le joueur a tout intérêt à préserver la flore locale ou les richesses minières pour ne pas épuiser les ressources. Mais, à l'aide des Nook Miles, il peut se rendre sur d'autres îles sauvages, générées aléatoirement. Et là, c'est le carnage. Pour rentabiliser son déplacement, votre personnage doit ravager l'écosystème.

On a vu de nos propres yeux une électrice d'EELV abattre des forêts plus vélocement qu'un entrepreneur amazonien. Et si vous êtes malin (ou si vous allez sur jeuxvidéo.com), vous comprendrez qu'il existe une astuce pour ramener encore plus de clochettes de vos périples : ratiboiser les lieux afin que le système ne génère plus de charmants papillons ou insectes qui sont attachés aux arbres et aux fleurs, mais que des redoutables et lucratives tarentules (8000 clochettes). Vous quitterez l'île riche avec une ménagerie d'animaux sauvages à faire pâlir Joe Exotic, mais quand même un brin honteux d'avoir commis un tel écocide.

Homo deus

Animal Crossing pousse le cynisme mercantile jusqu'à s'adonner au "green washing". La nouvelle mise à jour propose ainsi un événement temporaire au titre édifiant, le "jour de la nature", où vous devez planter des pousses et arracher des mauvaises herbes. Tout cela, bien sûr, pour acquérir de nouveaux biens. Ne soyez donc pas dupes. L'ethos du jeu est clairement prométhéen. Il s'agit de dompter la nature, avant de la refaçonner à sa guise. Au bout de plusieurs semaines, le joueur se verra d'ailleurs offrir la possibilité d'accéder à des super-pouvoirs : le terraforming.

Tel l'homme moderne, l'application "remod'île" vous permet de modifier les terrains à votre guise, de changer la topographie de votre île et de détourner le cours des rivières. Vous êtes enfin devenu Dieu. L'un des auteurs de cet article a par exemple construit au sommet d'une colline un terrain de football, cerné d'une piste d'athlétisme, ainsi qu'une immense propriété entourée de murets, où le béton est roi et le court de tennis tape-à-l'oeil. Nous tairons son nom, pour éviter que des écologistes ne viennent manifester sur son île.

Jean-Jacques Rousseau : "Le premier qui, ayant enclos un terrain, s’avisa de dire : Ceci est à moi, et trouva des gens assez simples pour le croire, fut le vrai fondateur de la société civile"

Jean-Jacques Rousseau : "Le premier qui, ayant enclos un terrain, s'avisa de dire : Ceci est à moi, et trouva des gens assez simples pour le croire, fut le vrai fondateur de la société civile."

© / /