Dans L'Express du 19 mars 1964

Avec une vigueur biblique, l'Arménie et la Russie Soviétique viennent de fêter le retour de l'enfant prodigue. Dans la neige et dans les fleurs, le petit Charles a navigué sous les bravos, de Leningrad à Erivan et de Kiev à Moscou, cueillant au passage le sourire émouvant et combien photogénique de sa vieille grand-mère...

A Lyon, avant son départ, il devait donner le soir un gala au Palais d'Hiver. Je le cherchais à son hôtel. On me dit qu'il serait à cinq heures à "L'Antiquaille", un hôpital où il allait rendre visite à un vieil ami.

J'attends la visite organisée, les photographes, la Cadillac et la larme à l'oeil... "Vous chanterez bien Elle va mourir, la Mama à ces pauvres malades ?"...

On me conduit à la chambre de Roland Avelys, le chanteur sans nom et qui n'a même plus tout à fait celui-là ; Charles Aznavour était là, seul, et faisait rire le complice des années pauvres : Tu te souviens ?... Et le type qui... Et la bagarre où... et quand Edith (1)... Ah ! Ah ! sacré Charles !... Ah ! vieux Roland !..."

Il ne me parait pas convenable de rester. Nous prenons rendez-vous pour sept heures et demie.

Sur la scène du Palais d'Hiver, il est seul, encore, debout dans le noir et laissant glisser une main nostalgique sur les touches du piano. Une ampoule pâle dessine son visage d'enfant mal nourri... Je m'aperçois que je lis trop les journaux... Qui est-il ? Un revanchard de la misère qui s'achète la Rolls de la reine d'Angleterre pour prouver qu'il peut le faire ? Un séducteur exhibitionniste qui traîne après lui un essaim de blondes victimes ? Le muezzin des amours déchirées qui chante sa propre défaite ?

Je suis un amuseur, un amuseur par la tristesse, mais un amuseur. Tout ce que je demande, c'est de garder le plus longtemps possible mon pied sur la scène et mon crayon à la main.

- En ce moment, pour vous, ça marche très fort...

- Ce métier est fait "d'en ce moment". Si dans trente ans, ce que j'ai écrit et qui fait pleurer, fait rire, tant mieux ! J'emploie les mots de mon temps, et le temps change...

- "Vous êtes le pape de la chanson française" a affirmé récemment un reporter. Vous approuvez ?

- Formule idiote... J'en ai marre des génies, le génie est un accident. Moi, je ne suis pas un pape, je suis un chef d'entreprise. J'emploie régulièrement soixante personnes, à qui je verse un salaire régulier, je fais un chiffre d'affaires de trois milliards par an, je fais rentrer des devises...

- Le chemin a été difficile pour en arriver là ?

- Rien n'a été facile mais tout a été prévu. Il y a deux ans, j'ai posé mon doigt sur la carte du monde et j'ai décidé de visiter... Tout, partout... Sauf l'Australie, ça ne me dit rien, l'Australie. L'année dernière, j'ai fait trente-cinq pays.

- On dit beaucoup de choses de vous... On dit...

(Il croise et décroise ses pieds chaussés de crocodile.)

- Je sais, je sais. On dit que j'ai acheté une Cadillac blanche pour une fille, et que je l'ai jetée quand la fille m'a quitté, on dit que je joue de la guitare dans mon bain... Et il y a des milliers de mômes qui n'ont pas les moyens de se payer une guitare. Je n'aime pas les mensonges...

- Est-ce que ces légendes vous gênent dans votre vie privée ?

(Il me regarde bien en face, il a un petit rire enroué.)

- Je n'ai pas de vie privée. Quand on a mis son doigt sur la carte du monde...

- Alors, que faites-vous de votre argent ?

- Je n'ai pas d'argent. J'ai seulement la puissance de l'argent.

- Opinions politiques ?

- Je n'ai pas d'opinions politiques. S'il y avait un jour un régime totalitaire ? On ne pourrait pas me condamner pour avoir été riche. On me dira "Maintenant, il faut travailler". C'est ce que je fais depuis toujours.

(Un silence. Ce petit homme, coulé dans le bronze de sa réussite, va chanter, dans une heure, trente-cinq chansons devant quatre mille personnes qui ont loué toutes les places en trente-six heures, ont payé vingt-cinq francs l'entrée, et qui vont se voir obligées de boire en plus une bouteille de champagne à sa santé : soixante francs...)

- Vous avez l'air calme...

- Je le suis. Il faut s'inventer un nouveau verbe "vivre". Il faut tuer ses angoisses...

- Et quel est votre procédé ?

- C'est grâce à la bombe atomique. Je me suis dit : dans trente ou cinquante ans, on écoutera peut-être encore de l'Aznavour, mais s'il y a la bombe, on n'écoutera plus rien du tout, ni du Mozart ni de l'Aznavour. Alors...

(Un silence. Il me regarde et attend les questions avec une agressive sérénité. On l'a photographié un jour avec les lèvres peintes et un blouson d'ocelot, mais en Belgique il s'est débattu pour faire donner du charbon à des vieillards. Personne n'est simple.) Il dit :

- On n'a pas le droit de tuer l'espoir... Quand j'ai eu mon accident (2), un docteur m'a dit : "Vous n'aurez plus jamais l'usage de votre bras." Ce docteur, j'ai mis six mois à le payer I Et mon bras marche bien.

II rit.

Il se lève : "Excusez-moi... Ma partie d'échecs". Il se retire dans une loge anonyme comme toutes ses loges passées et à venir. Sa suite se referme sur lui, attentive, et semble-t-il, aimante.

Charles Aznavour, auteur, compositeur, chanteur, acteur, producteur (3), voyageur, se concentre sur son échiquier.

- Vous n'êtes pas fatigué ?

- J'ai l'éternité pour me reposer.

- Qu'en savez-vous ?

(Il me tend la main et sourit.)

- J'en accepte le risque.

(2) De voiture, il y a quelques années.

(3) Entre autres, de "La Parodie du Cid", qui est créée celte semaine à Bobino.

L'Express du 19 mars 1964. Numéro 666.

L'Express du 19 mars 1964. Numéro 666.

© / L'Express

Archive choisie par la Documentation de L'Express